[ Retranscription écrite certifiée conforme ]

  • Bonjour Madame la Présidente.
  • Bonjour.
  • Il s’agit de votre première interview post-mandat.
  • Je n’ai pas non plus l’intention d’en faire une habitude.
  • Je précise que vous n’avez pas demandé que l’on aborde des thèmes particuliers, ou que l’on en évite certains, ni réclamé la trame ou les questions envisagées pour cet entretien.
  • Je ne l’ai jamais fait.
  • Il s’agira donc, Madame la Présidente, d’une interview lors de laquelle je pourrais vous interrompre, tout en vous laissant développer vos arguments sans format imposé. Sa diffusion ne sera l’objet d’aucun montage, à votre demande. Sa retranscription ne sera retouchée ni par vous ni par nous. Nous disposerons chacun à l’issue de cette interview d’un exemplaire certifié de l’enregistrement et de sa retranscription.
  • Très bien. Pour que les choses soient claires, je vous laisse m’appeler « Madame la Présidente » par facilité, mais ne l’étant plus, le titre n’a pas à me suivre, ni ici ni ailleurs. Si vous n’en avez pas besoin, vous pouvez vous en dispenser dès aujourd’hui et m’appeler simplement par mon nom.
  • C’est pourtant une tradition à laquelle aucun de vos prédécesseurs n’a dérogé.
  • Vous reconnaîtrez qu’il y a eu d’autres choses qu’ils n’ont pas fait évoluer. Ils font partis, au mieux, de ceux qui ont prétendu qu’ils changeraient les choses, fussent-elles les plus anodines, favorablement pour le plus grand nombre et qui n’ont manifestement pas donné suite. Ils se sont contentés de faire semblant.
  • Comme à votre habitude vous ne mâchez ni vos mots, ni la personnalisation de vos attaques.
  • Je ne considère pas cela comme des attaques mais comme des faits. Personne ne m’a jamais démenti factuellement sur le sujet, mais je suppose que nous y reviendrons. À l’inverse, lorsque je me suis trompée, je l’ai reconnu.
  • Votre jugement sévère sur les précédents Présidents français remonte à qui ? Et comment jugez-vous chacun d’eux ?
  • Jacques Chirac. Pour deux raisons. D’une part j’étais un peu jeune lors des mandats de François Mitterrand, pour son premier septennat en tout cas, d’autre part, si l’on peut contester son action, être en désaccord sur les politiques qu’il a mené ou fait mener, on ne peut dénier une profondeur dans sa façon de penser comme dans le sens de ses actions. Côté négatif, on retrouve tout l’aspect courtisanerie et affairisme qu’il n’a pas su prévenir dans son entourage.
  • On ne peut pas dire qu’il a pu se prévaloir d’une réussite sur le plan économique par exemple.
  • D’un point de vue macroéconomique, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Sans vouloir lui trouver d’excuse, mon point de vue est qu’il est parvenu au pouvoir un septennat trop tôt. Il a pris de plein fouet les conséquences des crises des années 1970, héritant d’une situation internationale très défavorable. Ce qui a rendu sa politique de gauche – au début de son premier mandat – fragile et l’a finalement conduit à y renoncer, sacrifiant les Français à la construction européenne qui lui aura servi d’objectif de remplacement. On sait aussi maintenant qu’il n’y connaissait pas grand-chose en économie et qu’il a cédé à son entourage : Delors, Attali et consorts. Il aurait mieux valu pour lui patienter sept ans de plus, il aurait eu alors de quoi alimenter une telle politique. Il y a aussi une question de timing en politique, pas seulement de volonté. Dans son cas le premier a malheureusement eu raison de la seconde. Ce qui ne l’excuse pas mais explique les choses.
  • L’envie du pouvoir aurait eu raison de sa patience ?
  • François Mitterrand n’a jamais fait mystère de sa volonté de pouvoir. En 1981, il n’en était déjà plus à son coup d’essai, il savait aussi qu’il était malade. Aurait-il pu concourir en 1988 sans être président sortant ? On peut en douter. Sa maladie aurait certainement été dévoilée pour l’en écarter. Il a essayé certaines choses, il a réussi à en imposer quelques-unes, il a échoué dans d’autres. À la limite, on pourrait parfois regretter qu’il ait réussi ce qu’il a réussi et manqué ce qu’il a manqué…
  • Au total, le résultat ne semble donc pas non plus vous satisfaire.
  • En effet, je le juge décevant, voire néfaste. C’est quand même à lui au premier titre que nous devons de nous être retrouvés empêtrés dans le traité de Maastricht.
  • Ce dernier avait quand même été validé par référendum.
  • Concernant une décision aussi importante, pouvait-on se contenter d’un tel résultat ? D’une majorité simple ? 51-49. Soit 500,000 voix d’écart. Avec 3,5% de votes blancs ou nuls, soit un million de voix non comptabilisées, et 30% d’abstention, soit onze millions et demi de non votants. Dans la réalité, ce traité n’avait pas remporté l’adhésion des Français. Le résultat n’aurait pas dû être validé. Il aurait été inversé, il y a fort à parier qu’une nouvelle consultation aurait eu lieu. Voyez ce qu’il s’est passé dans d’autres pays pour tenter de faire accepter à l’usure divers traités européens, ou lors du Brexit avant que la sanction du vote ne soit effective. Sans compter le vote par le parlement du traité de Lisbonne pour contourner le non de 2005, qui avait pourtant obtenu presque 55% des voix avec à peu près le même taux d’abstention et de votes non exprimés qu’en 1992. Soit un refus net en comparaison. Tout ceci, l’acceptation de ces traités européens qui se sont révélés tellement nuisibles pour la population de la France et d’autres pays de l’Union, n’était en réalité pas démocratique vu les inégalités de traitement entre eux. Sans compter les campagnes de presse complètement univoques qui avaient accompagné ces scrutins pour que les Français votent bien… Ces traités et ce qu’ils ont permis ensuite n’ont en fait jamais eu aucune légitimité. N’importe lequel de nos dirigeants, si l’un avait pu en avoir l’intention ou le courage, aurait été fondé à les remettre en cause, à refuser leur application. Je pense en particulier à François Hollande évidemment. Quant à nous, nous n’en avons pas eu besoin, une partie de tout cela ayant été défait par d’autres pays avant notre arrivée, mais nous l’aurions fait si nécessaire.
  • Vous concernant, nous reviendrons sur le sujet plus tard, si vous le voulez bien.
  • D’accord.
  • Voulez-vous conclure concernant François Mitterrand ?
  • Volontiers. Si l’on revient à votre remarque sur son impatience à exercer le pouvoir, je considère qu’il ne faut pas le donner à ceux qui le recherchent.
  • Excusez-moi mais je ne suis pas sûr de réussir à vous suivre. L’inverse paraît complètement irréaliste.
  • Regardez, si l’on s’en tient seulement à la politique, à la France et à ses présidents. De Gaulle n’a pas réellement voulu le pouvoir, il l’a exercé. Réussite. Pompidou en a hérité, je ne peux pas juger. Giscard l’a voulu, semi-échec. Mitterrand au long cours, relatif échec. Chirac, à tout prix, échec. Sarkozy, Hollande, Macron, idem, échecs.
  • Les résultats constituent votre jugement.
  • Je juge l’échec à l’aune de l’amélioration ou de la dégradation des conditions de vie du plus grand nombre et de l’intérêt général. Il me semblait que j’étais venue pour ça, vous donnez mon appréciation…
  • Je n’en disconviens pas.
  • En réalité, il n’est pas normal de vouloir le pouvoir. Dans le cadre des entreprises ou des administrations, cela conduit souvent à l’avènement de dirigeants tyranniques dont la direction se révèle assez rapidement nocive. En politique, le pouvoir ne devrait s’envisager que comme une charge. De ce fait, vouloir l’obtenir puis le conserver envers et contre tout, et tous, doit s’appréhender comme un signe inquiétant.
  • On peut au contraire considérer cela comme de la persévérance.
  • En termes de défense d’idées, ou de réalisation d’un projet, oui, en tant que volonté de s’imposer en tant que personne non. Il faut savoir s’effacer, passer la main. Or souvent ce type d’individu ne laisse que le vide derrière lui. Si ces gens avides de pouvoir étaient aussi géniaux qu’ils le prétendaient, ils auraient dû réussir, construire, dans d’autres activités. J’exclus évidemment ceux qui se sont contentés de sinécures ou pire.
  • Vous me direz à qui vous pensez.
  • Avec plaisir. Au contraire, le genre de profil que j’ai dressé conduit à l’émergence de cas pathologiques.
  • Vous y allez fort.
  • Je ne crois pas. J’aurais aimé que certains soient soumis à des tests médicaux psychologiques ou psychiatriques.
  • Par exemple ?
  • Nicolas Sarkozy. Manuel Valls. Leurs gestuelles parlaient d’elles-mêmes. Leur vocabulaire aussi. Emmanuel Macron également me paraissait déséquilibré, sur un mode un peu différent.
  • Je crains que nous n’ayons jamais de certitudes à ce sujet.
  • Ils étaient tous trois des gesticulateurs. Ce type de comportement ne donne jamais rien de bon.
  • Et donc, de votre côté, vous n’auriez pas souhaité accéder au pouvoir ?
  • Pas particulièrement, j’y suis principalement parvenue par accident. Regardez mon parcours, il ne préfigure aucune ambition de ce type. J’avais des idées, des réflexions, en général minoritaires, voire considérées comme ineptes par tous ceux qui soutenaient les politiques précédentes, donc ça n’était pas très bien parti. Et la mise en place de ces convictions, que d’autres partageaient, a fonctionné. Mais convaincre m’ennuie, supporter les petitesses, et cetera, la vie politicienne, très peu pour moi. Et comme je m’y étais engagée, je n’ai effectué qu’un mandat.
  • De sept ans au lieu de cinq.
  • Cela faisait partie intégrante du programme que nous avions défendu, pour lequel nos concitoyens ont majoritairement voté, et qu’ils ont confirmé par référendum.
  • On vous a reproché de ne pas vouloir affronter une nouvelle élection.
  • Comme nous l’avons expliqué, et désolé il n’y a pas de réponse bis, vouloir se faire réélire constitue une perte de temps, temps mieux employé par ailleurs, et a souvent conduit à des mesures électoralistes délétères pour l’intérêt général. Le référendum permettait de trancher sur chaque point. Si son résultat avait été contraire à la prolongation de deux ans de ce mandat ou à la remise en place du septennat, j’aurai simplement quitté mon poste après cinq ans. Idem si nous n’avions pas obtenu de majorité à l’assemblée lors des nouvelles élections législatives.
  • A posteriori, vous ne prenez pas de risques.
  • Nous en avions convenu avant. Et nous avons été les premiers. Jacques Chirac ne s’est pas appliqué le passage au quinquennat lors de son premier mandat, pourtant validé par référendum dès 2000. Il l’avait d’ailleurs plus ou moins vendu par le fait qu’il éviterait aux Français de le supporter deux fois sept ans… François Mitterrand s’accrochait tellement au pouvoir qu’il a préféré subir deux cohabitations, Jacques Chirac une longue. Suite à la fin de mon propre mandat, nous avons de nouveau gagné l’élection présidentielle en conservant l’assemblée élue deux ans avant pour éviter une perte de temps politicienne. Qui se montre cohérent ?
  • La réponse se trouve dans la question.
  • Merci de le reconnaître.
  • Vous écorchez de nouveau l’image de François Mitterrand.
  • Encore une fois, j’énonce des faits.
  • Vous le distinguez pourtant des Présidents survenus entre lui et vous.
  • Oui, parce qu’avec lui, malgré son bilan très discutable, sur le plan international, la France, sa voix, sa voie, tracée paradoxalement par Charles De Gaulle, existaient encore.
  • Ce qui aurait disparu après ?
  • Jusqu’à moi, sans contestation possible, à part l’épisode Villepin à l’ONU bien entendu.
  • C’est sévère.
  • Nous en reparlerons.
  • Dans ce cas, si vous le voulez bien, passons en revue ses successeurs dont, si je suis bien votre raisonnement, aucun n’a eu de mérite à vos yeux.
  • C’est à peu près ça.
  • Commençons par Jacques Chirac alors.
  • D’accord. En dehors des affaires auxquelles il a été mêlé ou qu’il a couvertes, et de ses divers écarts non maîtrisés, sinon ce serait presque trop facile, voilà un homme qui avait dépensé une énergie telle pour obtenir le pouvoir et le conserver dans son parti ou à Paris, qu’il n’en avait pour ainsi dire plus quand il s’est agi de l’exercer à l’Élysée. Je ne me sens pas originale en exposant ce constat. Il s’est fait élire en promettant pour des raisons politiciennes – survivre face à Édouard Balladur – une politique de droite sociale eurosceptique avec Philippe Séguin, a mis en place une politique sévère de droite europhile avec Alain Juppé, s’est retrouvé en raison de ce stratagème face à une opinion trompée légitimement mécontente, et s’est englué dans la dissolution de l’Assemblée Nationale pour se retrouver avec un Premier ministre issu du parti socialiste – Lionel Jospin : en réalité ils s’opposaient davantage côté personnalité que côté idées. Il a ensuite été réélu par défaut face à Jean-Marie Le Pen et était donc encore moins légitime que la première fois. Sur douze ans, il a laissé un sentiment d’absence et de vacuité à la tête de l’État, et de combat de cour d’école entre ses successeurs potentiels, Villepin et Sarkozy – ce qui n’augurait rien de bon pour la suite. Le meilleur témoignage de ses mandats réside dans les sketches des Guignols de l’info. C’est tout dire. En réalité, il s’est dégonflé comme une baudruche dès son élection.
  • Le jugement est assez raide et sans appel.
  • J’ai synthétisé.
  • Soit. Vous avez évoqué Nicolas Sarkozy. Est-ce le suivant sur votre liste ?
  • Bien entendu. La chronologie permet d’éviter de devoir les classer les uns par rapport aux autres en fonction de leurs mérites respectifs… C’est pratique, ça évite de pinailler.
  • Et donc ?
  • À sa décharge, Nicolas Sarkozy n’a pas toujours été le vil personnage que son carriérisme l’a fait devenir. Il m’était même presque sympathique à une époque donnée.
  • Comment cela ?
  • M’étant intéressée à la politique beaucoup plus jeune que je ne l’aurais sans doute dû, j’ai été spectatrice d’une bonne partie de son parcours, au niveau national en tout cas. Je crois qu’il a certainement toujours été arriviste. Néanmoins, pour le reste, son comportement a connu une vraie rupture après la défaite d’Édouard Balladur lors de l’élection présidentielle de 1995. Sarkozy avait trahi Chirac dont il avait la confiance, manœuvre politicienne banale, pour Balladur, qui avait le vent en poupe. Ce dernier devait gagner, mais il perd. Tout s’effondre. Sarkozy n’a pas quarante ans, il était ministre du budget, porte-parole du gouvernement, sauveur d’enfants à Neuilly. Il se retrouve dans les abysses. C’est un choc incroyablement violent pour lui à mon avis. Et, ayant raté son retour par les européennes en 1999, il aura ramé pendant 7 ans, tout le premier mandat Chirac, pour revenir en grâce et être nommé Ministre de l’Intérieur en 2002. Il n’est plus le même.
  • Et en 2007 ?
  • En 2007, son habileté a consisté à réussir à éliminer Villepin, et celle de sa campagne à faire croire à suffisamment d’électeurs que sa politique destinée en réalité à favoriser peut-être cinq pour cent du corps électoral, serait favorable à bon nombre d’entre eux. Enfin, la « médiocritude«  de son adversaire du second tour l’y avait beaucoup aidé. Il a fait campagne et présidé en déroulant une sorte d’argumentaire de bon sens qui n’en avait en fait aucun. Du reste lui-même se montrait incapable de prononcer une phrase correctement construite. La plupart du temps il en commençait une mais ne la terminait pas. Le sens se perdait en route. Vous pouvez vérifier ses discours. C’était un homme agité, trop plein de lui-même alors qu’il n’était en fait pas grand-chose, qui se croyait intelligent alors qu’il était tout juste un peu malin, rusé.
  • C’est-à-dire ?
  • Cela signifie que sa façon de faire consistait principalement à utiliser son énergie pour flouer les autres, pas à trouver de bonnes solutions. Il ne possédait pas de grandes capacités intellectuelles, et comme toute une caste de dirigeants politiques ou économiques d’alors qui s’apparentaient ni plus ni moins à des beaufs en termes de comportements, méprisait la culture voire s’enorgueillissait de son inculture, ce qui me paraît assez lamentable. On sentait aussi qu’il agissait dans le but de faire partie de cette classe de la grande bourgeoisie en faveur de laquelle ses politiques étaient menées, ce en quoi il montrait qu’il n’avait rien compris à celle-ci : elle n’inclut jamais ses serviteurs. Au moins son remariage lui aura-t-il permis de devenir un vrai parvenu. Un parallèle à cela se retrouve dans ses sorties racistes et politiques anti-immigration maghrébine et africaine alors qu’il était lui-même fils d’un immigré hongrois. De quel droit, moralement ? Pareil avec Valls, au passage. Le faire remarquer aurait mis fin à la supercherie, au risque paradoxalement de finir sous l’étiquette xénophobe… C’est un peu comme le petit brun d’origine autrichienne, n’ayant acquis la nationalité allemande qu’en 1932 en devenant fonctionnaire d’État qui se met à glorifier les grands Aryens blonds aux yeux bleus, et à faire persécuter puis massacrer les Sémites et d’autres qui lui ressemblaient, et que personne dans son camp ne conteste là-dessus. Idem pour ses adversaires du début qui ne font pas remarquer la contradiction alors que c’était encore sans risque. Dommage.
  • Vous touchez le point Godwin d’une drôle de façon.
  • Simple analogie sur un mode opératoire commun, autant qu’une absence de réaction regrettable, je n’assimile pas les uns à l’autre, en dehors du fait que cela devait signifier quelque chose d’analogue dans leur inconscient respectif. Mais c’est comme pour Tchernobyl, un tel concours de circonstances n’aurait jamais dû pouvoir se produire. Et pourtant on connaît la suite. D’où la nécessité d’être vigilant, de réagir et d’alerter, ce pour ne rien laisser passer. Enfin, pour revenir à Sarkozy, quand on sait qu’il se mêlait même des programmes de divertissement des chaînes de télé, on pourrait s’éviter d’aller plus loin.
  • On le crédite néanmoins d’avoir évité le pire lors de la crise financière de 2008.
  • Par erreur, je pense. Cette crise étant due à l’idéologie néolibérale que sa politique promouvait, je ne vois pas comment on pourrait lui faire crédit de quoi que ce soit. D’accord il évite le krach financier généralisé, mais il n’a pas changé le cap ensuite pour mettre l’économie réelle à l’abri de la folie des marchés. Il a abreuvé les dirigeants des entreprises responsables de ces problèmes d’argent public pour qu’ils s’en sortent sans exiger de contreparties – la nationalisation des banques aurait été un minimum – un argent qu’il n’aurait jamais accepté d’allouer à des dépenses autrement plus utiles à la population dans le long terme. Au contraire, cela a accru la dette nationale qu’il vilipendait par ailleurs. Mais la mettre au service d’intérêts privés en en mutualisant les coûts ne l’a visiblement pas contrarié. On peut ajouter à tout cela le chaos qu’il a créé en Libye pour des raisons personnelles et toutes les affaires concernant son entourage et lui-même. Contrairement à son prédécesseur, celal’aurait conduit en prison sans intervention politicienne présidentielle honteuse d’un de ses successeurs, le dénommé Emmanuel Macron, qui l’a gracié – même si cela ne lui a finalement pas tellement profité.
  • On va peut-être passer au suivant.
  • Oui, terminer par la case prison me semble adéquat.
  • François Hollande.
  • Le président « normal« 
  • Il a manqué cela selon vous ?
  • À vrai dire il s’est malheureusement révélé relativement normal par rapport à ses deux prédécesseurs, c’est-à-dire qu’il s’est montré aussi inconséquent qu’eux, même si sa prestation, en quelque sorte, s’apparentait plus à celle de Chirac qu’à Sarkozy.
  • À quel niveau ?
  • D’abord il a mené campagne à gauche alors que sa politique économique a immédiatement viré à droite, tout en se pliant à l’orthodoxie de l’Union européenne qu’il avait promis de contester.
  • Certaines mesures fiscales ont été confiscatoires. Donc de gauche.
  • Cela n’a pas duré et il s’agissait de poudre aux yeux concernant quelques individus si vous parlez de l’histoire du million. Guère plus. Les médias en général portent la responsabilité, assez lourde je crois, d’avoir maintenu l’illusion sur ce qui est de droite et de gauche. De la part des propriétaires de médias, on le comprend, ils s’en servent pour défendre leurs intérêts, ils sont tous fortunés et généralement de gros industriels. De la part de votre profession, c’est moins excusable de tromper ses auditeurs ou lecteurs.
  • Vous portez là des accusations assez dures à accepter.
  • Les journalistes en titre, dans leur majorité, n’ont cessé de gloser sur le soi-disant « glissement à droite » de la société sans repositionner les bornes. Le procédé est trompeur. Économiquement, la différence droite-gauche s’effectue sur l’acceptation du marché roi, du capitalisme financier, du néolibéralisme en somme. Avant notre arrivée au pouvoir, il n’y avait plus eu de politique de gauche en France de ce point de vue depuis 1984. Si certains se sont droitisés à gauche, ils n’étaient simplement plus de gauche. Les partis qui ont mené ces politiques ne peuvent plus être considérés comme à gauche. En 2012, le PS n’était donc plus de gauche depuis longtemps mais vos confrères pour la plupart continuaient à entretenir l’illusion. Tous les partis prétendument centristes se situaient à droite. Voilà tout. Or, tout se serait droitisé mais curieusement rien ne passait de gauche à droite, politiquement, ce qui permettait aussi fortuitement de continuer de taxer du repoussoir « d’extrême gauche » tout ce qui se situait à gauche du PS. Pratique, non ?
  • En partant comme ça…
  • Encore une fois, il s’agit de faits. Pour la partie sociologique, en particulier du PS, je vous renvoie aux travaux d’Emmanuel Todd sur la fausse conscience de gauche. Les cadres du parti ont glissé à droite, ceux des médias auparavant de gauche aussi. Quant aux électeurs de ce courant, si certains se sont laissés piéger, d’autres ont accompagné l’entourloupe, et beaucoup ont juste cessé d’aller voter : ça n’est pas pareil. Donc Hollande se couche devant les banques pour lesquelles travaillent un bon nombre de ses amis de promotion de l’ENA – quand ils ne les dirigent pas carrément ; s’aplatit devant l’Union Européenne néolibérale et antidémocratique – qui n’est pas « l’Europe » ; trahit ainsi ses électeurs et leurs députés dont les seuls frondeurs parmi eux s’en offusquent, pour se voir menacer d’exclusion ; repêche comme Premier ministre le plus à droite et le plus minoritaire des candidats à la primaire PS – au passage quelqu’un qui n’a jamais été capable d’apprendre un métier ni de faire quoi que ce soit d’autre que de la politique ; et il faudrait classer ce Hollande à gauche ? Ce n’est pas parce que son successeur a fait pire à droite que cela le laisse à gauche. Au lieu des 5% de Sarkozy, il est peut-être à 10% de la population la plus favorisée concernant l’impact avantageux de sa politique. Macron passera certes à 1% ou moins…
  • Ceci pour l’économie donc.
  • Oui, mais on peut continuer. Côté géopolitique, il a poursuivi la doctrine interventionniste de son prédécesseur. Catastrophe en Libye qu’il a réitérée avec la Syrie. Complaisance à l’égard d’Israël. Des USA qui sanctionnaient unilatéralement et impunément nos entreprises pour les affaiblir, les racheter et piller leur technologie. Ce à quoi Emmanuel Macron a au passage largement participé via Alstom, puis d’autres[1], tout en se constituant sur le moment une réserve de donateurs en amont pour sa future candidature via les honoraires distribués lors de la transaction. Et cetera.
  • Et le mariage pour tous ?
  • Oui, mesurette sociétale, en réalité conservatrice puisque incitant tout le monde à rentrer dans le moule, et qui aura traîné en longueur. Nous avons établi l’égalité de droit entre tous les couples, institutionnalisés ou non. Un référendum rapide aurait mieux valu pour régler l’affaire de ce mariage – terme qui n’appartient même pas au catholicisme mourant qui le revendiquait, il existait déjà à l’Antiquité – plutôt que de laisser des fondamentalistes financés par la frange catholique du patronat, résidu très curieux au passage mais à la capacité de nuisance certaine, se monter du col.
  • Nous y reviendrons via votre politique sur le sujet.
  • D’accord. Mais si vous n’avez jamais entendu parler des Bernardins, je vous recommande de vous y intéresser en tant que journaliste, ou simple citoyen.
  • Je le note. Pourriez-vous en terminer avec François Hollande ?
  • J’y vais. Je dirais qu’il s’est révélé un homme vide qui n’a jamais su remplir la fonction. Je le dis d’autant plus facilement que je ne lui étais pas hostile au départ. Mais il était énarque. Ces gens croient avoir droit au pouvoir. Hollande voulait donc se faire élire, et il a proféré en campagne les mensonges lui donnant le plus de chance de l’être face à Sarkozy. Hollande aurait pu se révéler un bon second couteau s’il avait mis en place ce sur quoi il a remporté l’élection – en dehors du repoussoir que constituait le sortant. Au lieu de quoi…
  • Il ne fut qu’un mauvais second couteau ?
  • Même pas. Troisième peut-être. Au lieu de quoi il a mis en place le programme appris à l’ENA et enseigné comme le seul possible. Celui de l’européisme néolibéral sur lequel il s’est ratatiné. Malheureusement les circonstances nous ont conduits à pire que lui.

[1] Technip, Alcatel, Lafarge, Essilor, Suez, Engie.

  • Et nous en arrivons donc à Emmanuel Macron.
  • Quelle calamité…
  • Vous ne commencez pas votre réponse en regrettant sa fin tragique ?
  • Je ne crois pas être la seule à ne pas m’en lamenter, loin de là. Et l’hypocrisie n’a jamais fait partie de mes habitudes. Donc non. Il n’a pas volé ce qui lui est arrivé, reconnaissons-le. Ni la plupart de ceux qui l’ont accompagné dans sa disparition.
  • Pourriez-vous vous expliquer ?
  • Certains ont cru qu’il aurait au moins l’étoffe. Déjà, quelque chose dont seul peu de monde s’est rendu compte, il se montrait incapable de faire quoi que ce soit très longtemps. De plus il y était parachuté par d’autres.
  • C’est-à-dire ?
  • Dans l’administration, il a été coopté par Jean-Pierre Jouyet. Ensuite Attali l’a recruté pour sa commission. Puis François Henrot l’a installé chez Rotschild pour des raisons mystérieuses, après qu’il a postulé sans succès au cabinet de François Fillon ou refusé de le rejoindre – l’affaire est assez peu claire. Puis Pierre-René Lemas l’a fait entrer au Secrétariat Général de L’Élysée mais la demande émanait en réalité d’Attali qui relayait à Hollande l’exigence, notez le mot, de quelques-uns des plus influents dirigeants de l’oligarchie financière du pays : l’intronisation du méconnu Macron constituait apparemment leur seul vœu. Qui peut penser que cela était anodin, fortuit ? Il quitte néanmoins le poste pour faire on ne sait quoi – seul moment où personne ne l’a placé quelque part – mais se fait rappeler au ministère de l’économie à nouveau par Jouyet, avant de se faire propulser dans la course à l’Élysée par quelques-uns pour y défendre leurs intérêts. Parenthèse, Monsieur Macron a parfois été comparé à Mathieu Pigasse, dans une idée de l’élever à la hauteur du second. Cela est complètement usurpé. Pigasse, quoi qu’on en pense et qui a aussi été estampillé « Young Leaders« , a fait ses preuves, construit dans le temps, refusé des courtes échelles en politique, même s’il a bénéficié d’autres : 8 ans dans l’administration et les cabinets ministériels, qu’il quitte pour le privé par conviction politique, 17 ans chez Lazard, mais à côté de la finance il se frotte à la réalité dans le milieu de la presse, de la radio, de festivals de musique. À côté de lui, Monsieur Macron a donné l’impression d’avoir effectué des piges, et toutes déconnectées du réel, là où il aura pu être placé : 2 ans ici, 4 là, 6 mois nulle part mais pour une fois à son initiative… En politique, il a essayé au Touquet, impasse, idem avec le cabinet de Fillon, il revient par le PS au pouvoir et se fait installer par l’oligarchie stato-financière, comme l’a dénommée Emmanuel Todd, et le seul environnement professionnel qu’il aura fréquenté, pour incarner l’extrême-centre. Mais il venait seulement y faire un tour pour appliquer des mesures en services commandés par d’autres, pas construire un avenir pour la population. D’ailleurs, après lui, son mouvement qui n’existait pas localement a sombré sans trop tarder. Cette agitation relève de l’instabilité psychologique me semble-t-il. Du reste son profil a été documenté depuis.
  • Vous en dressez un lourd bilan personnel.
  • Nous en connaissons les bilans politiques, économiques et humains désastreux, issus de ses croyances, de son faible goût pour la démocratie et de ses penchants pour l’autoritarisme et la brutalité. Mais sa personnalité a coûté à la fonction présidentielle. Si nous savons tous ce qu’il a finalement tenté de mettre en place et qui reste inqualifiable, on avait vite vu qu’il ne remplirait pas l’habit. Se faire photographier avec des repris de justice bodybuildés et insultants aura convaincu les derniers qui l’imaginaient en président de la République, en dehors des exaltés emmarchistes bien sûr. Très rapidement nous avons pu constater qu’il avait un problème avec la réalité, notamment illustré par une exploitation langagière que personne, je crois, n’avait poussé à ce point. Au bout du compte il s’agit bien sûr de mensonge pur et simple. Mais la mise en action de ce novlangue, j’emploie le terme car ce qui en a été fait correspond exactement au roman 1984, a été extrêmement destructrice. Cela a servi au modelage de son image même. Il a été présenté comme tout ce qu’il n’était pas. Bienveillant alors qu’il était humiliant. Progressiste au lieu de régressiste, vieux jeu ou « nouveaulâtre«  selon les contextes. Pragmatique au lieu d’idéologue. Raisonnable au lieu d’extrémiste, comme tout ce courant politique. Intelligent au lieu de conformiste. Jupiter au lieu de moulin à paroles creuses. Napoléon au lieu de people. Outsider au lieu de membre du sérail. Libéral au lieu de financier et centralisateur. Démocrate au lieu d’illibéral. Cartésien au lieu de croyant. On pourrait continuer.
  • On va encore vous reprocher votre intolérance vis-à-vis des religions.
  • Notez à ce sujet que c’est tout de même une aberration pour la France de s’être retrouvée, au XXI° siècle, avec un président croyant. C’est un non-sens historique, un anachronisme complet. Globalement, les jeunes aujourd’hui dans notre pays ne croient plus en un « Dieu« . Le concept de croyance religieuse leur est assez étranger. Heureusement. Une autre preuve qu’Emmanuel Macron n’était pas jeune comme il se présentait. Il faisait partie, mentalement, de la génération précédente, dont les dirigeants avaient intérêt au statu quo qui leur profitait et qui ne cooptaient parmi leurs benjamins que des clones idéologiques.
  • Vous reconnaîtrez qu’il est assez peu politiquement correct de mettre en cause la croyance religieuse du président Macron.
  • Je pointe ce fait parce que sa croyance religieuse me semble constitutive de sa croyance économique. Son inclination religieuse ne lui étant pas venue de ses parents, on peut en conclure que c’est quelqu’un qui a eu besoin de croire. On a besoin de croire pour se rassurer ou quand on manque d’arguments logiques ou scientifiques. Or le néolibéralisme se fonde sur des croyances autant qu’il se fonde sur des intérêts, bien que ceux-ci prennent ensuite le dessus pour revenir tenter de justifier dans un second temps les mesures préconisées. Cela fonctionne en boucle. Les théoriciens, comme les tenants – mais ces derniers sans forcément le comprendre – du néolibéralisme présupposent en effet un but déjà fixé et pour lequel il faudrait réformer l’ordre social, voire l’espèce humaine inadaptée[1]. Ce sens est celui des fins économiques d’une évolution caractérisées par la division internationale du travail et les échanges marchands. Or l’évolution darwinienne elle-même contredit toute finalité a priori, qui serait comme transcendante, c’est-à-dire issue d’une croyance : c’est dans cette erreur que tombe les néolibéraux ou autres promoteurs d’un darwinisme[2] social. Et leur prétendu libéralisme devient en conséquence autoritaire, bloqué là où cela arrange les néolibéraux et leur gouvernement des soi-disant experts, et perdant donc sa nature libérale. Au passage on ne s’étonne de ce fait plus de toute la répression ayant accompagné la présidence Macron. L’évolution au sens darwinien implique une cause d’efficience, pas une cause de finalité : par hasard une mutation va se révéler fonctionnelle, mais elle n’est pas apparue pour un besoin déterminé en amont. De même que la lutte pour la vie ne signifie pas la lutte des uns contre les autres. Nulle part dans la nature, et encore moins au sein d’une même espèce, ses membres passent leur temps à se combattre, ce qui est logique : dans le cas inverse elle disparaîtrait rapidement. Et dans nos sociétés, il revient bien aux hommes de discuter du sens de leurs actions, sens qui n’a pas à être fixé une fois pour toutes et encore moins par ce qui serait une sorte de loi suprême avancée par de quelconques oints du seigneur… D’autant que dans les faits, dans la vie quotidienne, les études empiriques, tout montre que les fins néolibérales ne peuvent être avantageuses pour l’intérêt général, de la même façon que tout prouve que la notion de dieu constitue une invention humaine. Or, Monsieur Macron se fourvoyait dans les deux. Une telle mentalité de croyant se révèle néfaste lorsqu’on dirige un pays sans être capable de la mettre de côté.
  • Pourquoi donc ?
  • Parce que de nos jours, et depuis des décennies au moins, tout ce qui est religieux fait partie des problèmes et non des solutions. Voyez où en sont les États-Unis, le Brésil, ou de nombreux pays musulmans. Sarkozy avait fait la même erreur en voulant s’appuyer sur des instances relatives à l’Islam en France. La doublette Hollande-Valls également, plutôt côté judaïsme. C’est typique de la mentalité de droite qui voit dans la religion quelque chose de positif dans la mesure où elle permet de contrôler une population, donc la considère comme un allié naturel du pouvoir.
  • Vous continuez de soutenir que le duo Valls-Hollande comme de droite ?
  • Jusqu’à preuve du contraire. Ce n’est pas parce que quelqu’un se prétend de gauche pour des raisons électorales qu’il l’est. Mais je vous laisse me donner des arguments.
  • Je ne suis pas là pour ça. Je rappelle simplement que votre point de vue n’est pas partagé par tous. Ceux qui prendront connaissance de cette interview y réfléchiront eux-mêmes.
  • Ça me va très bien. Je termine juste mon raisonnement : la religion est un allié du pouvoir politique, le plus souvent autoritaire, ou réciproquement. Et effectivement cela a été le cas pendant des siècles, car les pouvoirs aiment se reconnaître et s’entre-renforcer, cela au détriment des individus.
  • Ce qui n’a pas été votre façon de procéder, je le reconnais.
  • Merci. En effet, ni mon analyse de la réalité religieuse. Je n’ai jamais caché considérer les religions, aujourd’hui, comme des obscurantismes. Elles entravent de plus les libertés individuelles et collectives.
  • Elles proposent néanmoins des valeurs.
  • Les monothéismes ont tous été fondés à peu près au même endroit, les uns contre les autres, ce n’est pas un hasard. Leurs valeurs sont à géométrie variable de l’un à l’autre, voire à l’intérieur de chaque dogme, patriarcales ceci dit, et fondées sur des mensonges puisque les textes proviennent de sources différentes de ce qui est prétendu, font état de récits de scènes, écrites et réécrites, qui n’ont jamais eu lieu, ou d’individus illuminés ou qui n’ont pas existé. Des valeurs qui se fondent sur des bases mensongères perdent indubitablement leur crédibilité.
  • Sur quoi s’appuyer dans ce cas ?
  • Sur l’éthique : des bases philosophiques que d’autres vous expliqueront beaucoup mieux que moi. Et sur des choix de sociétés, qui valent parce qu’on ne nous les impose pas depuis un arrière-monde imaginaire et que nous pouvons les faire évoluer.
  • Vous appuyer sur d’autres personnes au lieu d’apporter des réponses vous-même, au point parfois de les avoir fait intervenir lors d’interviews, vous a été beaucoup reproché. Vous avez même subi des moqueries. Des accusations d’incompétences ou de manque de courage…
  • Oui. En soi-même, est-ce manquer de courage ou en faire preuve que de prêter le flanc à de tels propos diffamatoires ? Car bien entendu, nous savions que nos opposants utiliseraient ce type d’arguments éminemment constructifs. Et si mon adversaire lors du second tour de l’élection n’avait pas été également une femme, ce reproche m’aurait encore plus été adressé en tant que telle qu’elle ne l’a été. Pourtant nous avions déterminé cette stratégie avant même que La Majorité Populaire me choisisse comme candidate, de ce fait cela aurait pu concerner un homme. La question du courage et du genre tombe donc d’elle-même. Il y a une cohérence dans tout cela. À partir du moment où l’on échappe au mythe simpliste de l’homme providentiel – qui vient de droite du reste, voyez les derniers qui ont cru l’être, Sarkozy et Macron – et je ne dis pas la femme parce que ceux qui ont inventé cela n’y pensaient pas. Donc si on y échappe disais-je, la notion de collectif s’impose. Une personne ne sait pas tout sur tout. N’explique pas tout le mieux du monde. Vous noterez que cela concorde avec la négation de la croyance. À partir du moment où la teneur des échanges implique d’entrer dans un niveau de détails tel que l’intervention de spécialistes apporte une clarté, il paraît logique que la personne la mieux placée pour répondre, expliquer ou agir le fasse. C’était constitutif des changements que nous voulions apporter dans l’exercice de l’État. On ne peut pas non plus d’un côté vouloir un changement dans l’exercice du pouvoir, moins personnalisé, moins centralisé, et d’un autre côté reprocher une évolution dans son approche. L’inverse n’aurait pas été cohérent avec les changements qui nous semblaient nécessaires. Nous le marquions dès l’origine. Et c’est ce que nous avons fait.
  • D’aucuns ont trouvé que cela amoindrissait la fonction présidentielle.
  • Au contraire, cela a évité qu’elle soit diluée en s’occupant de tout, voire de n’importe quoi comme ce fut le cas auparavant – des programmes télé à la prime de réparation pour les vélos et aux attestations de sorties Covid par exemple. Je n’ai pas été désignée candidate parce que j’étais vraiment meilleure que les autres, mais plutôt la plus à même d’être élue et d’exercer la fonction à ce moment-là parmi les personnes qui étaient envisagées pour ce faire. Les choses ont fait que j’ai été mise en avant, mais cela aurait pu être quelqu’un d’autre, et il s’agit maintenant de quelqu’un d’autre. Nous savions aussi que cela donnerait à la personne élue des prérogatives en termes de décision dans certains domaines, et heureusement car nous sommes tous conscients qu’il faut parfois que quelqu’un décide soit en dernier recours, soit dans l’urgence – tout en essayant d’éviter que ce dernier cas se produise trop souvent, ce qui aurait été le signe de problèmes en amont. Nous avons voulu que la formule « Gouverner c’est prévoir » retrouve de sons sens.
  • Et pourquoi étiez-vous celle qu’il fallait ?
  • Parce que je n’étais bonne à rien d’autre sans doute… Il fallait un profil plutôt généraliste. L’idée principale était d’avoir un rôle de coordination, en laissant sa place à chacun, et cela ne m’a jamais dérangée de reconnaître que d’autres étaient meilleurs que moi, et même de les aider dans cette optique. Ensuite la fonction nécessite évidemment d’être capable de décider, c’est une chose qui ne m’a jamais posé de problème non plus. Disons que la caractéristique qui me distingue en particulier est d’être capable de tisser des liens entre des personnes ou des questions qui n’ont a priori pas de relations entre elles. De voir parfois les choses derrière les choses.
  • Dans quoi n’étiez-vous pas à l’aise ?
  • Divers domaines, dont je m’occupais donc le moins possible, ce qui a évité qu’on ne le remarque…
  • Mais encore ?
  • Les discours. Le protocole. Tout ce qui est convenu, cérémonial. Les réunions stériles qui n’en finissent pas. Des pseudo-marathons historiquement présentés comme héroïques alors qu’ils n’étaient que l’expression d’une impréparation en amont ou d’une mauvaise foi de la part d’une ou plusieurs des parties. Ce genre de choses m’ennuie au-delà de toute mesure. Quand on n’aime pas ce qu’on fait, on le fait mal ou en tout cas moins bien que d’autres. Quand on l’aime trop aussi d’ailleurs.
  • Ce qui nous renvoie à l’intervention d’autres personnes à votre place à divers titres.
  • Elles n’agissaient pas à ma place mais au nom de la fonction que je représentais. Elles étaient donc légitimes à le faire et j’en ai assumé chaque décision. On s’attendait à ce que cela choque au départ. Il fallait laisser le temps aux gens de s’habituer. Au bout du compte, cela leur est apparu plus naturel et surtout pertinent. Mon successeur, Frédéric Motte, fait cela beaucoup mieux que moi, la représentation – et elle est nécessaire, j’en suis consciente – il a même un génie des relations humaines entre autres. Ceci dit son champ de compétences est extrêmement vaste. Et il délègue également ce qu’il ferait moins bien.
  • Et qui est ?
  • Vous lui poserez la question.
  • On se souvient que vous aviez refusé le débat en tête à tête avec votre concurrente avant le scrutin du second tour. Vous sembliez fuir le combat. En tout cas certains, dont votre adversaire, en ont tiré cette conclusion.
  • Oui. Mon adversaire. Les médias. Ses médias en fait. Les participants au cirque. Cirque que nous ne comptions pas alimenter. Nous avions considéré que cela n’apporterait rien, entre peccadilles et argumentations fallacieuses de sa part. Il s’agissait, tout comme son prédécesseur qui représentait les mêmes intérêts, d’une technocrate, de quelqu’un qui n’aime pas tant convaincre les autres qu’elle-même qu’elle a raison. Elle serait venue débiter ses fiches dont elle aurait évidemment trouvé les arguments excellents et sans défaut, comme si elle repassait un oral de l’ENA. La contradiction n’était pour elle pas imaginable. Pour le peu qu’elle écoute son interlocuteur, il s’agit pour elle de reprendre ses mots, d’en transformer le sens, et de le réintroduire galvaudé dans son discours. C’est la méthode néolibérale reprise par l’emmarchisme pour laquelle le débat n’a aucun sens, puisqu’il n’y avait selon eux « pas d’alternative, » ce qui était un autre mensonge. Souvenez-vous de son odieuse petite rhétorique de campagne sur l’air du « Nous croyons au progrès, scientifique, rationnel ». Vouloir s’approprier ces domaines relevait déjà d’une totale mauvaise foi, d’autant plus en considérant le caractère relatif du sens de ces mots dans sa bouche. Et quoi qu’il en soit, quiconque prétend ériger l’économie ou la politique comme science se discrédite de lui-même. Elle nous aurait aussi agonis sous des montagnes de chiffres sans intérêt et probablement trafiqués : on sait comment ils sont. Elle nous aurait opposé des normes et des obligations. Or l’action politique consiste à aller contre cela, à créer les possibilités et à permettre l’évolution de la réalité dans le sens voulu. Sinon vous n’êtes qu’un gestionnaire lisant un mode d’emploi et vous n’avez pas besoin d’être élu, n’importe qui peut exécuter une telle tâche. C’est du reste pourquoi plusieurs de cette lignée ont pu occuper la fonction sans disposer d’une intelligence particulière. Nous avons mis fin à ce concept de gouvernance derrière lequel tous se cachaient. La gouvernance peut être un choix pour une entreprise, pas pour un État démocratique. Ce terme n’a rien à faire dans le domaine politique ni dans aucun traité. La gouvernance impose des normes, elle constitue l’antithèse de la démocratie qui doit rester libre dans ses choix, ces derniers étant réversibles. Mon adversaire s’inscrivait dans cette lignée de disciples de la gouvernance. Or une gouvernance, prétendument « bonne« , qui plus est, ne se discute par définition pas. Aussi, pour en revenir à ce face-à-face, à quoi bon ? À rien. Même un selfie avec elle ne m’intéressait pas, c’est vous dire… Notre temps a été utilisé plus efficacement pour présenter nos idées. Et le fait est que nous avons été élus. J’en conclus que le dérangement a essentiellement concerné politiquement l’extrême-centre, comme ses ralliés, et médiatiquement ses relais qui n’ont pas pu compter, ou conter, les points, la petite histoire, à leur manière, pour nous défavoriser, ni en tirer divers profits.

[1] Barbara Stiegler : Il faut s’adapter.

[2] Sur Darwin, Thierry Hoquet et sa traduction de L’origine des espèces.

  • Madame la présidente, je voudrais revenir sur le fait racial et religieux qui avait été mis en exergue par la majorité La République en marche et toute la droite…
  • Dans le but électoraliste d’exacerber les tensions et de porter de fausses accusations contre des rivaux politiques, pour détourner l’attention de leur bilan calamiteux.
  • Je précise que vous m’avez coupé la parole, pour ceux qui liraient cette interview sans en regarder la vidéo. Les paroles que vous avez prononcées comme paraissant la suite logique des miennes ne sont pas celles que j’avais l’intention de prononcer.
  • C’est exact.
  • Pourriez-vous revenir sur votre approche ?
  • Je vais d’abord m’arrêter sur le terme d’islamo-gauchisme embarqué à l’époque par l’extrême-centre dans le but que j’ai décrit juste avant. Historiquement, il faut bien comprendre que ce terme plonge loin dans la mouvance d’extrême droite, des chercheurs[1] en ont pratiqué l’analyse. Et qu’il a été repris par un courant politique qui prétendait lui faire barrage. Tout le monde notera le paradoxe, et en fait l’incohérence, le caractère mensonger d’une telle posture.
  • Votre digression est-elle terminée ?
  • Oui. Je reviens à votre question. Le problème particulier posé par l’Islam, et que nous avons, je crois, contribué à régler en bonne partie dans notre pays, consistait en son entrisme. En soi, l’islam n’est pas bien pire que les autres monothéismes, même si on peut en discuter à la marge, et qu’à titre personnel je n’y trouve rien de bon. En effet, nous savons comment s’est comporté pendant des siècles le christianisme au pouvoir : népotisme, prévarication, intolérance, exigence de soumission, inquisition, totalitarisme, etc. Le judaïsme a pour lui l’avantage de ne pas être expansionniste par essence, mais au niveau communautaire et individuel, il se révèle aussi coercitif que les précédents cultes. Même le bouddhisme ne peut pas être considéré comme inoffensif, voyez comment se comportaient les moines au Tibet avec la population locale lors de leur domination : c’était de l’esclavagisme pur et simple. L’islam du Maghreb à l’Indonésie est issu de la culture de ces pays, c’est à leur population de se séculariser, pas à nous d’aller y prêcher à coups de bonnes paroles ou de bombes : en contrepartie de ces errements politiques, les populations de nos pays ont subi des attaques terroristes, je ne vous refais pas l’historique. En dehors de cela, en Europe, la partie militante de l’islam ne constitue dans sa quasi-totalité qu’un refuge lié à une détresse sociale. Nous avons répondu à cette détresse, tout en restant fermes vis-à-vis des déviances voire des violences, comme sur nos valeurs, laïcité et féminisme notamment, et nos institutions. Et les choses se résoudront à terme de cette façon : en redonnant à tous et toutes la possibilité de s’intégrer à la culture française, et cela se fait d’autant mieux si l’on peut accéder à la vie active du pays.
  • Et concernant le racialisme ? Je reprends d’abord ce qu’avait déclaré le président Macron sur ce sujet : « C’est un fait. On ne le choisit pas, je ne l’ai pas choisi. Mais je constate que, dans notre société, être un homme blanc crée des conditions objectives plus faciles pour accéder à la fonction qui est la mienne, pour avoir un logement, pour trouver un emploi, qu’être un homme asiatique, noir ou maghrébin, ou une femme asiatique, noire ou maghrébine. À cet égard, être un homme blanc peut être vécu comme un privilège même si, évidemment, quand on regarde les trajectoires individuelles, chacun a sa part de travail, de mérite[2] ».
  • Je n’ai jamais abondé dans le racialisme. Il n’y a pas de privilège de « l’homme blanc » en tant qu’être essentialisé. Il y a des hommes blancs qui galèrent autant que d’autres qui ne le sont pas, et être blanc ne les aide pas particulièrement. Et il y a, par ailleurs, de la ségrégation. Il y a des privilèges de classe, de catégories socio-professionnelles « plus«  ou plutôt « plus plus« , voire de caste, et qui étaient quasiment devenus des charges héréditaires au sens de l’Ancien Régime. J’aimerais prononcer toutes ces phrases au passé mais il y a encore du travail à faire. Cela a figé la société et a eu tendance à la fragmenter. Nous nous sommes attelés à rendre le brassage de nouveau possible en fournissant à tous des conditions et des moyens équitables, en limitant le pouvoir et les moyens de quelques-uns pour rendre la vie de tous les autres plus agréable. Et ces quelques-uns ne sont pas devenus nécessiteux… Bref, les choses sont reparties dans le bon sens, mais il faudra encore du temps pour que la mobilité sociale ne soit plus une problématique. Les propos de Monsieur Macron avaient été dans ce sens, de défendre la classe des puissants aux dépens de l’homme du commun, blanc ou non. D’autres sont victimes, en plus, comme je l’ai dit, de ségrégation, y compris la femme blanche que ce discours oublie curieusement. L’homme blanc doit-il s’en excuser s’il n’en est pas personnellement à l’origine ? Je dirais que non. Doit-il, s’il en a la possibilité, faire en sorte que ces ségrégations cessent ? Bien entendu. Et toute la société également.
  • Je crois que vos propos sont clairs sur ce point. Il vous a néanmoins été reproché l’ouverture des archives jusqu’au mandat de votre prédécesseur inclus, et dont certaines étaient censées, selon les détracteurs de cette mesure, fournir du grain à moudre aux tenants du racialisme. Ils vous ont accusée de ternir ainsi la grandeur de la France.
  • Oui. Je n’ai jamais compris en quoi un pays pourrait s’enorgueillir d’une grandeur qui serait protégée par des mensonges. Je n’ai jamais compris non plus pourquoi des personnes n’ayant pas participé à certains agissements peu glorieux, voire qui n’étaient pas nées au moment des faits, voulaient s’acharner à perpétuer ces mensonges qu’ils proféraient sans même avoir connaissance de la vérité – et pour une fois j’utilise ce mot plutôt que le terme « réalité«  – puisque n’ayant pas accès aux archives en question. La grandeur d’un pays consiste aussi, me semble-t-il, à savoir reconnaître ses erreurs et à apprendre de celles-ci, à les corriger ou à les compenser s’il est encore temps, sans pour autant tomber dans l’autoflagellation, puis à avancer. Disposer de recul par rapport à des évènements permet certes d’avoir une vision plus globale et d’échapper au feu de l’instant. Il faut aussi que ceux qui agissent ou décident au jour le jour puissent le faire parfois sans craindre de retombées immédiates à leur encontre. Au contraire, trop retarder les analyses entraîne d’une part la perte de la texture du contexte, et d’autre part le risque d’enkyster les partis pris ou les ressentiments. Car les témoins disparaissent, les mémoires se floutent, les mensonges s’endurcissent, les rancœurs grossissent. Mieux vaut faire face et crever l’abcès, aborder même l’Histoire de son vivant. C’est pourquoi nous avions trouvé suffisant d’attendre une mandature maximum pour l’ouverture des archives, et moins si une juridiction compétente l’estime approprié. Et s’il y a des responsables, voire des coupables, qu’ils assument leurs choix ou leurs erreurs me paraît plutôt sain.
  • Et pour le reste, quel bilan dresseriez-vous de vos actions ?
  • Un bilan merveilleux. Je ne sais même pas par où commencer… Pour résumer, nous avons rendu caduques les prétendus paradis éthérés.
  • Je vois que vous plaisantez, mais encore ?
  • Le plus important, me semble-t-il, réside dans le fait que nos actes ont contribué à réunifier la société française et à rendre à notre pays son autonomie. Je crois que nous avons d’un côté redonné son sens à la devise « Liberté, Égalité, Fraternité, » et d’un autre réinstallé une voix avec un ‘x’, et une voie avec un ‘e’, françaises crédibles au niveau international. Nous avons commencé par trois mois de négociations communes avec tous les acteurs sociaux. Je rappelle que le taux de chômage réel avoisinait les 20%[3]. Nous avons mis en place la semaine de quatre jours et 32 heures. Avec le lancement de la transition écologique, cela a créé des millions d’emplois en quelques années, qui en ont générés et permis d’autres. Nous sommes revenus sur toutes ces lois et mesures liberticides qui s’étaient succédé pour de mauvaises raisons au fil de l’avancée dans le siècle, avant de nous attaquer à une révision générale, pour les réadapter à l’époque et les simplifier, de tous les codes juridiques – travail titanesque évidemment encore en cours. Nous avons retrouvé notre souveraineté budgétaire et monétaire en dénonçant les accords refusés en leur époque par référendum ; militaire aussi en quittant l’OTAN. L’Union des Nations Européennes ayant évolué entre-temps, nous avons repris notre coopération avec elle, sinon nous y serions allés sans elle et avec ceux qui le souhaitaient. En premier lieu nous avons mis en place avec elle une taxe sur les transactions financières et un encadrement de ces dernières, mesures auparavant bloquées par les autorités françaises elles-mêmes. D’où de nouvelles recettes pour le budget. Le problème de la France n’a jamais consisté en une problématique de dépenses, mais de recettes : à force de dispenser d’un impôt à leur juste mesure les plus aisés et les grandes entreprises. Nous avons solidairement abandonné le PIB comme indice de référence, induisant un mouvement mondial dans ce sens. Terminé la course à la croissance économique et à la puissance, incompatible avec la problématique environnementale. Nous avons axé notre travail sur le social et la jeunesse, ce qui nous a permis de faire accepter les transformations nécessaires à la lutte contre le dérèglement climatique, pour le contenir, et à notre adaptation à son avènement. Nous avons pris des mesures pour réduire les inégalités existantes, spatiales et temporelles, pour répartir plus équitablement les richesses existantes et produites, pour partager l’activité professionnelle, ce qui a permis à beaucoup d’avoir de vrais choix, du temps et ce faisant des perspectives en apportant à tous la sécurité : l’État est l’employeur en dernier ressort, il existe un revenu et une couverture sociale individualisés et universels. L’accès des jeunes à l’activité professionnelle n’est plus bloqué, l’âge de la retraite a cessé d’être en contradiction avec les tendances du marché du travail et il s’adapte aux trajectoires individuelles : les gens ne sont plus ni exclus ni stigmatisés par des obligations paradoxales. Nous avons remis les services publics au cœur de l’action de l’État, en lui ré-attribuant ses missions par nature qui avaient bêtement été soustraites au bien commun. Nous l’avons fait via des nationalisations, ou des mises en coopératives et des délégations à but non lucratif, pour tous les services publics par essence – eau, dont nous avons régulé l’usage pour économiser et répartir judicieusement la ressource ; énergies, idem ; réseaux communicationnels, routiers et ferroviaires ; santé ; éducation ; transports collectifs, et cetera, y compris l’information. Cela a évidemment produit quelques mécontents, puissants ou moins, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, alors même que ceci ne regardait évidemment en aucun cas ces derniers ; de la même façon que l’abandon de la dette scélérate. Mais il y a eu énormément plus de satisfaits. Nous avons aussi repris le contrôle de la Banque de France et mis sous tutelle les banques commerciales. Tout ceci nous a permis de redynamiser de nombreuses zones sinistrées et de résoudre les conflits communautaristes et autres replis identitaires, puisqu’une fois que vous incluez des exclus, ils n’ont plus de raison, ou beaucoup moins et pas justifiables, de s’en prendre les uns aux autres par frustration. Il y a encore à faire mais les personnes concernées ont compris le sens des choses. Les trafics et les caïdats ont ainsi été supprimés. Il existe maintenant des circuits légaux nationaux et réglementés pour les drogues douces. Nous avons décentralisé et déconcentré, redonné aux régions leur configuration d’avant 2015, recadré les missions de chaque niveau territorial, idem pour les administrations, en supprimant les doublons et les institutions ou autres commissions sans objet réel, tout en mettant en rapport les sources et les niveaux de financement. Le poids administratif pesant sur l’entrepreneuriat, l’artisanat, a été très allégé, avec la mise à disposition des travailleurs indépendants d’une partie de l’administration publique requalifiée : la seconde travaille maintenant pour les premiers qui peuvent donc se concentrer sur leurs métiers et s’octroyer plus facilement du repos. Globalement la coopération a été mise en avant face à la concurrence. Les entreprises se sont vues attribuer une responsabilité sociale, qu’elles avaient eue de façon informelle lors d’une partie de la seconde moitié du XX° siècle mais qu’elles avaient perdue de vue. Leur base d’imposition qui dépendait beaucoup de la masse salariale a été revue pour prendre en compte divers critères hors salaires. Ainsi la robotisation ne s’accompagne plus de réductions de cotisations. L’égalité femmes-hommes est aujourd’hui effective, dans les droits, les rémunérations, l’éducation, la formation, et cetera. Les études supérieures de tous sont financées, universités et grandes écoles ont fusionné, elles sont publiques et non marchandes – leurs objectifs ont changé. L’alternance est privilégiée. Les étudiants n’y ayant pas accès peuvent se consacrer pleinement à leurs études, certains cursus ont donc pu être raccourcis dans la durée via des volumes horaires un peu plus importants à l’année. À l’inverse pour les niveaux de maternelles, primaires et secondaires, moins de vacances mais des journées plus courtes avec activités périscolaires plus synchronisées, des objectifs d’enseignements revus, des méthodes parfois : encore une fois, plus de coopération, moins de compétition. Côté rythmes, certes même l’été les zones ne se chevauchent presque plus, mais les tarifs haute saison n’ont plus lieu d’être, la période touristique est mieux répartie et ceux qui y travaillent ont une activité plus régulière et moins effrénée. La qualité des biens et services proposés a dû prendre le pas sur la pénurie organisée. C’est plus agréable pour tout le monde. Rétablir une fiscalité juste donc progressive parmi les personnes physiques et lutter contre l’évasion fiscale et sociale des entreprises nationales et transnationales a permis de financer beaucoup de choses. Réorienter l’épargne aussi, via les nouvelles missions attribuées aux institutions financières et leur réglementation adaptée. Les secteurs à nécessité oligopolistique ont été maintenus mais contrôlés. Au niveau européen, les sociétés, telles les ex-GAFAM, tendant au monopole ont été démantelées ou interdites si elles refusaient de respecter notre législation – et dans ce cas d’autres acteurs ont rapidement pris leur place. Les réseaux sociaux ont été mis sous tutelle de leurs utilisateurs et d’associations spécialisées indépendantes. Finis les trafics de données et leur conservation hors de France, dans tous les domaines du reste. Désormais, les critères par défaut sont, pas de cookies, pas de données conservées, ni transférées. Tous les contrats entre parties inégales ont été raccourcis à une simple feuille, finis les renvois en petits caractères… Les industries sensibles ont été relocalisées et/ou protégées, ce qui a reconstitué tout un tissu économique pas forcément en rapport direct avec elles, mais par capillarité, et selon des normes environnementales mises à jour. Le tout bâti sur du bâti, donc sans couverture des sols. D’ailleurs le « dé-frichage » industriel a permis de passer en artificialisation négative, et cela va continuer. L’autosuffisance alimentaire a été réinstaurée nationalement et au niveau européen : chaque distributeur doit d’abord s’approvisionner localement et selon des critères qualitatifs, les marques de distributeurs sont proscrites, les profits de ces derniers sont surveillés et bornés, la marge est redevenue favorable aux producteurs. Le pays consomme moins d’énergie grâce à tous les travaux de rénovation mis en œuvre et à l’amélioration de nos comportements. L’illusion du tout numérique, nid à destruction d’emplois, très énergivore et extrêmement polluante, a pris fin. Nous produisons mieux avec plus de travail humain, avec le retour de savoir-faire manuels et l’invention de techniques conviviales[4]. La technologie résout parfois des problèmes mais en crée souvent beaucoup d’autres. Il faut donc trier sévèrement. Le ferroutage a drastiquement réduit le transport routier longue distance, ses pollutions et autres nuisances, ainsi que les émissions liées aux carburants – tout le transport interrégional et international routier s’effectue par trains. Nous avons aussi réintégré les autoroutes dans la sphère publique. La déconcentration de la population et des entreprises est continue dans les grandes villes et les endroits surpeuplés, où la pression immobilière diminue naturellement et via la nationalisation des sols pour mettre fin à la spéculation, même passive. Il était important que les personnes percevant un salaire modeste, si elles le souhaitent, soient en mesure financièrement d’acquérir un logement en un laps de temps raisonnable alors que je le rappelle, elles ne pouvaient même plus en louer un. Depuis les décennies 2000-2010, la situation contraignait de plus en plus de monde, des jeunes actifs souvent et parfois avec de bons salaires, à des colocations forcées, notamment dans les métropoles. Et ceux qui trouvaient cela soi-disant formidable étaient curieusement les mêmes qui avaient critiqué, raillé, le système des logements collectifs en URSS, les Kommounalka. Or leur système capitaliste si supérieur rattrapait ni plus ni moins l’autre. Nous avons permis la fin de cette exploitation par les loyers, tout en favorisant la mise en commun de lieux ou du gros électroménager, voire de l’outillage, et la mixité générationnelle et sociale. Notre pays poursuit donc son rééquilibrage. Nous avons pratiqué une revue de détail de la formation, de l’organisation et des effectifs des forces de l’ordre et des services de sécurité pour les remettre au service du pays et de sa population, en clarifiant leurs missions, et au besoin en procédant à des mises à pied et à une remise à plat syndicale dans ces professions. La population d’un pays n’est pas en sécurité quand la police est partout. La population est en sécurité quand la police n’a besoin d’être nulle part. Qu’elle assure cette sécurité et rassure la population par une présence discrète. Lorsque cette police, voire l’armée, se montraient ostensiblement avec un armement ou un attirail d’intervention démesuré, le chemin pris n’était pas le bon. L’effet était essentiellement anxiogène. Nous en avons donc emprunté un autre, avec réussite. Côté extérieur, nous accueillons les immigrés que nous sommes en mesure de bien accueillir, avec la mise en place de structures d’accueil et d’acclimatation adéquates. Cela inclut en premier lieu l’apprentissage de la langue, l’information sur la vie en France, les droits, les devoirs, les lois, la laïcité évidemment. Des formations et des équivalences. Des engagements réciproques à la citoyenneté française. Par ailleurs, nous avons été amenés à interdire diverses officines bien de chez nous qui avaient eu leurs raisons d’être il fut un temps, mais, sous couvert de réflexion et d’actions prétendument favorables à l’évolution sociétale, avaient progressivement dérivées pour devenir des fourmilières de trafics d’influence interpersonnels, de renvois d’ascenseurs. Ces groupes allaient jusqu’à gangrener certaines de nos institutions, notamment juridiques et consulaires. Selon leur définition, un conflit d’intérêts existait s’il s’agissait de défendre d’autres intérêts que les leurs… Nos ambassades, représentations et instituts à l’étranger retrouvent peu à peu leur lustre et leur influence. La confiance s’est réinstallée avec nos partenaires, notamment parmi les pays plus pauvres avec lesquels nous coopérons, en premier lieu dans le cadre du planning familial et de leur autosuffisance alimentaire. Nous avons reconnu la Palestine et abrogé les lois de 2014 alors toujours en vigueur qui protégeait abusivement Israël. D’un point de vue géopolitique, nous avons cessé de déclencher ou suppléer des guerres et privilégié les relations avec les pays facteurs de stabilité mondiale : Russie, Chine, Inde, Japon, les Républiques d’outre-Manche, plus récemment le Brésil de retour en démocratie, sans compter l’Union des Nations Européennes bien entendu – UNE dont nous avons contribué à accélérer la transformation malheureusement engagée sans nous en raison des politiques antidémocratiques et antisociales sévissant en France au moment où le tournant était pris de l’ONE vers L’UNE. La population des USA sait, elle, je crois, que leur pays pourra compter sur nous comme sur d’autres quand elle se sera débarrassée de l’oligarchie qui y confisque encore pour le moment la démocratie. De la même façon pour différents pays, y compris européens, ayant des dirigeants pour le moment égarés comme le furent les nôtres il y a quelques années. En France, les pouvoirs ont été rééquilibrés, le vote est devenu obligatoire mais le bulletin blanc ou son absence sont pris en compte, la proportionnelle assure une représentation des partis minoritaires ; leur financement, comme ceux des médias repris aux anciens oligarques, est choisi par la population[5]. Le président est désigné par élection au suffrage universel direct via un système de classement des candidats. Les députés sont moins nombreux et représentent la nation, pas leur circonscription. Même s’ils sont élus sur une base géographique, s’immiscer dans les affaires locales leur est interdit. Ils siègent comme avant pour 5 ans, mandat renouvelable une fois. Les sénateurs aussi sont moins, avec des élus pour 3 ans non renouvelables puis remplacés ensuite 3 ans par leur suppléant. Ils représentent, eux, les instances démocratiques locales, concomitamment avec un pool de citoyens tirés au sort et revenant à l’ancien Conseil économique, social et environnemental. Les équipes support de tous ces élus sont par contre plus étoffées pour rendre l’activité de chacun vivable. Côté mandats locaux, ils sont renouvelables une seule fois, ou pas, selon les fonctions. Plus des subtilités pour les passages éventuels du local au national et réciproquement. Nous avons recadré les empilements locaux de type métropole, communautés de communes, et cetera, qui conduisaient à des abus voire à des tentatives de sécession locale. Cela évite la personnalisation et les potentats. C’est une nouvelle culture qui se met en place, y compris pour la population puisque plus de monde sera amené à participer à la vie politique. Les indemnités ont été remises à plat, rendues plus homogènes et prises en charge par l’État. L’ENA n’est plus accessible qu’après 5 ans minimum d’exercice professionnel, via la formation continue, et son programme a été revu de fond en comble, de même que ses intervenants. Les pantouflages sont devenus très strictement encadrés mais autorisés parce qu’on ne peut pas forcer une personne à rester fonctionnaire si elle ne le souhaite pas. Les rétro-pantouflages ont été interdits, le diplôme étant perdu en quittant l’administration. La fonction publique ne constitue plus toujours un emploi à vie, qui dépend de l’exposition au public du métier exercé notamment. Les grilles de salaires y ont été revues, les écarts limités à un multiple de 5, mandats politiques compris : la fonction présidentielle se trouve au sommet, mais à quasi-égalité avec les ministres ou d’autres fonctionnaires de métier. Dans le privé, le multiple est à 7. Voilà pour un septennat qui a engagé ces politiques. Un autre est en cours qui n’est plus de mon ressort pour poursuivre et parfaire tout cela, en fonction des résultats constatés, et en engager d’autres.
  • Je vous propose de nous arrêter sur cette ouverture vers l’avenir. Merci, Madame la Présidente, pour vos réponses qui constituent en quelque sorte votre idée du bilan de la vie politique française du XXI° siècle et un peu en deçà.
  • Je ne suis plus Présidente, mais je vous remercie quand même de m’avoir sollicitée pour cette interview.

[1] https://politoscope.org/2021/02/islamogauchisme-le-piege-de-lalt-right-se-referme-sur-la-macronie/

[2] https://www.lefigaro.fr/politique/complotisme-integration-petain-et-privilege-blanc-les-grands-sujets-de-l-interview-de-macron-a-l-express-20201222

[3] https://elucid.media/economie/taux-de-chomage-france-plus-pres-23-que-8-pole-emploi-bit/

[4] Matthieu Amiech, Mediapart, 13 mars 2021.

[5] Voir notamment ici les travaux de Julia Cagé.

Partie finale du discours d’intronisation de la Présidente de la République française suite à son élection

« (…)

Car les premiers de cordée doivent l’être pour entraîner les autres. Si leur idée consiste à prétendre s’élever au-dessus de ceux qui selon eux ne seraient rien, a fortiori pour s’en servir, voire les asservir, ils n’ont pas lieu d’être maintenus là où ils se trouvent. Leur rôle se doit d’avoir pour intention de hisser les autres, de façon volontariste, pas de se contenter au mieux d’un ruissellement qui n’a jamais existé sauf comme une justification hypocrite dans des esprits égoïstes. Et s’ils n’ont pas cette envie d’agir dans cet objectif d’intérêt général, de bien commun, c’est qu’ils ne sont pas à leur place, et qu’ils doivent en être évincés et remplacés.

Car laisser des pans entiers de la population sur le bord de la vie, et de nos départements en déshérence, ne constitue pas une solution viable collectivement. Alors que prendre soin de tous et de chacun, directement et par des mécanismes d’entraide et de partage, c’est cela former une société, se vivre en tant que peuple guidé par un esprit de cohésion.

Et je suis persuadée que les Français, qui aiment à entonner spontanément la Marseillaise, lors d’évènements publics ou privés marquants pour eux, de moments petits ou grands, anodins ou primordiaux, douloureux ou joyeux, veulent aller dans ce sens. Qu’ils sont, dans leur grande majorité, animés par cette volonté. Qu’ils sont capables de se rassembler à nouveau dans ce but.

Et c’est dans cet esprit, mes chers concitoyens, mes chères concitoyennes, que nous allons travailler et agir, suite à cette élection. Aussi, si vous nous avez accordé votre confiance, sachez qu’elle sera investie dans ce sens, et préparez-vous vous-mêmes à vous mobiliser dans cette direction. Si au contraire, vous êtes encore dans la défiance, je vous invite à vous imprégner de cet esprit de cohésion et d’en découvrir le bien-fondé, pour rejoindre cette entreprise de reconstruction de la Nation Française et de son rayonnement.

Mes chères concitoyennes, mes chers concitoyens…

Vivent les Françaises et les Français.

Vive la République.

Vive la France. »